Chirurgie dentaire sous hypnose

Bruno Décoret

C'est l'histoire d'une opération de chirurgie dentaire exécutée sous hypnose. Les acteurs principaux en sont le chirurgien dentiste, le docteur Philippe Brunaud, le médecin hypnothérapeute et anesthésiste, le docteur Jacqueline Payre, les assistantes du docteur Brunaud et le patient, Bruno Décoret, lui-même hypnothérapeute, docteur en psychologie, habilité à diriger des recherches. Le patient est aussi l'auteur de ces lignes qui seront écrites à la première personne pour plus de commodités.

Je devais me faire extraire deux dents et installer quatre implants afin de reconstruire ma mâchoire supérieure. J'avais gardé un mauvais souvenir des nombreuses extractions que j'ai du subir, surtout du réveil de la bouche après anesthésie. Pratiquant couramment l'hypnothérapie, j'ai donc souhaité y avoir recours pour ce travail. Le Dr Brunaud a immédiatement adhéré au projet, me laissant le soin de chercher un hypnothérapeute. Sans hésitation j'ai contacté Jacqueline Payre, que j’avais connue naguère en tant que consœur et formatrice. Au fil des rencontres, d’un travail de groupe ensemble, nous sommes également devenus amis, et j'ai toute confiance en elle. Elle a tout de suite accepté. Nous abordons ici un point essentiel de la réussite du projet : l'engagement des acteurs et la confiance qu'ils ont les uns dans les autres. C'était le cas : le patient était fortement motivé et ayant confiance tant dans le chirurgien que dans l'hypnothérapeute. Le fait que le Dr Payre soit anesthésiste était un gage de confiance pour le chirurgien, très motivé lui-même.

Deux séances préparatoires ont été nécessaires pour renforcer encore la confiance et mettre au point le travail futur. Une première entre le Dr Payre et moi-même permit de faire une induction hypnotique d'anesthésie : après une induction générale de relaxation et de mise sous hypnose légère, Jacqueline à guidé un doigt se promenant sur la joue ainsi que dans la bouche, provoquant une sensation anesthésiante. Cette sensation est différente d'une anesthésie chimique, ne donnant pas l'impression d'avoir un morceau de bois à la place de la joue. Elle disparait assez rapidement. Cette séance à permis également à Jacqueline de me questionner afin de connaître mes centres d'intérêt pour guider ses inductions. Elle a appris que j'ai une maison de campagne où j'aime me retrouver et surtout que j'ai une pratique ancienne de l'escalade et de la montagne de haute altitude. Ceci est extrêmement important car c'est par la connaissance de son patient, et surtout d'aspects marquants de sa vie émotionnelle, que l'hypnothérapeute pourra cibler ses inductions de manière personnalisée et non de manière standard. Le patient prendra ces inductions personnalisées beaucoup plus facilement. Après cette unique séance, nous étions bien synchronisés.

Une autre rencontre a eu lieu au cabinet dentaire, lors d'une simple prise d'empreinte. Jacqueline a pu s'entretenir avec le Dr Brunaud et faire une démonstration de mise sous hypnose auprès d'un de ses assistants très coopératif. Une lévitation du bras à montré, mieux qu'un discours, la puissance de l'outil hypnotique. L'équipe était donc fin prête pour l'opération programmée deux mois plus tard, ce qui me laissa le temps de faire quelques répétitions en auto-hypnose, en utilisant le souvenir des inductions de Jacqueline.

Premier épisode : extraction.

Le jour de la double extraction, je suis un peu tendu. Nous avons décidé de filmer l'opération. C'est Claude, mon épouse, qui tiendra la caméra. Ce n'est pas le moment de se dégonfler. J'accepte cette double envie paradoxale, celle de continuer l'expérience et celle d'arrêter pour revenir à un processus plus classique. Je ne refuse pas non plus la peur que l’extraction me fasse mal, et ne vire pas dans la pensée magique: l’hypnose n’est pas un processus magique qui va m’endormir et me réveiller sans soucis; je sais que je vais participer en tant qu’acteur. Je décide de continuer. Je me retrouve sur le fauteuil du dentiste et Jacqueline commence à parler, par des inductions générales très efficaces; je me vois dans mon jardin, faisant tranquillement le tour de mes arbres. Ce n'est pas ce qu'elle dit. Elle parle de tomates qui poussent; cela évoque un jardin et pour moi, le jardin c'est les arbres. Mais cela n'a pas d'importance. Les inductions sont suffisamment larges, émaillées de « peut être » pour me permettre de laisser venir les pensées apaisantes qui sont les miennes propres. La voix me berce, me soutient, m'aide sans me contraindre.

Mon corps se relaxe et mon esprit se balade. Mais je pense aussi à l'expérience qui va se dérouler, je réfléchis, j'essaye de comprendre et cela nuit au laisser aller nécessaire en ce moment. Je n'écoute plus le contenu des paroles, et puis ,soudain, elles m'imprègnent a nouveau. " et, dans le jardin où tu te promènes, tu es aussi ce thérapeute, pratiquant l'hypnose, tu es aussi ce chercheur qui aime faire des expériences, qui aime comprendre et peux t'autoriser à l'être en te promenant dans ton jardin, ou peut être es-tu dans la montagne, ou en train d'escalader une falaise,..."   Bien joué! En induisant un élément très personnel, Jacqueline coupe le mécanisme de fuite qui se mettait en route. En validant la dimension cognitive, elle évite que celle-ci ne nuise à l'abandon hypnotique. La variété des inductions et leur personnalisation fait que le patient a le choix et peut ainsi mieux approfondir son auto-hypnose. L’hypnothérapeute n’est pas une simple voix, que l’on pourrait remplacer par un enregistrement, il est au contact avec son patient, adapte ses inductions à sa personne. Je suis en train de me dissocier en trois. Il y a le patient, qui va livrer sa bouche en toute confiance au chirurgien, le montagnard amoureux de la nature qui se laisse aller aux inductions en toute confiance également, et le chercheur qui prend des notes et n'intervient surtout pas dans ce que vivent les deux autres.  

Le chirurgien entre et ma bouche s'ouvre sur une simple induction. Les deux professionnels vont faire leur travail ensemble. Moi je pars dans une escalade faite il y a une dizaine d'années. Nous nous étions perdus dans la muraille de Chartreuse qui surplombe Grenoble, plus exactement dans une montagne qui s'appelle la Dent de Crolle, et ressemble, vue d'en bas, à une énorme molaire. Est-ce un hasard si j'ai pensé à cette dent en ce moment, ou un processus inconscient, je ne trancherai pas. Toujours est-il qu'il fallait absolument sortir car le jour baissait et l'orage grondait. En tête de cordée je devais donc passer un passage nettement au dessus de mon niveau. Tous mes muscles étaient en souffrance et je continuais, fixant le haut de la muraille avec ce seul objectif : sortir avant la nuit. Je suis en train de revivre cette douleur quand la voix dit: "et si la douleur est trop intense, tu peux faire signe en levant ton doigt et on te mettra un peu d'anesthésique. Ton doigt va répondre... ". Mais c'est absurde! je ne peux pas m'arrêter là, il faut sortir de cette muraille ! Mon doigt se lève automatiquement, et je peux continuer à grimper. J'ai mal, mal aux mains sur le rocher, aux muscles tremblants et j'ai aussi mal à la bouche, cela se confond. La voix continue, apaisante, encourageante "c'est très bien, très très bien" et je continue à grimper pendant que le chirurgien fait son travail.

Deux fois encore, la voix dit "ton doigt peut dire en se levant si on continue comme ça" deux fois le doigt se lève. Ça fait mal, mais il faut continuer, le sommet est là, tout prêt. Mon bras s'élance et je me hisse en haut en criant en moi-même "victoire! Je suis sorti". La voix dit " voilà, c'est fini, maintenant il n'y a plus qu'à mettre le pansement" . Je suis assis en haut de la falaise, il faut que j'aide ma partenaire à monter, mais ce sera facile. La douleur diminue très vite, dans les mains, dans la bouche. Je sens les fils de la couture. J'observe ce travail minutieux qui va permettre à la plaie de se refermer. Jamais, pendant d'autres extractions, je n'avais pu sentir cette finesse du geste chirurgical. C'est gagné!

Le patient entend son chirurgien lui dire "voilà, monsieur Décoret, c'est terminé" puis la voix de l'hypnothérapeute dire " et maintenant, quand tu voudras, tu pourras reprendre le contact avec l'environnement, tu pourras ouvrir les yeux ".

J'ouvre les yeux, je vois Jacqueline, le Dr Brunaud, Claude, l'assistante. Je m'étire, ils sont tous là, souriants, contents, me demandant comment ça va. Ça va bien, j'ai une légère douleur dans la bouche, avec le goût du sang. Il me manque deux dents. Le souvenir de l'ascension dans la dent de Crolle s'estompe. Une dent vaincue, deux dents perdues. Je me ré-associe rapidement et peux parler tranquillement de ce qui s'est passé. J'ai effectivement senti la douleur de l'extraction, mais cette douleur n'était pas angoissante, elle ne m'envahissait pas. C'était une réaction de mon corps, c'est tout, comparable à celle que j'avais vécue dans l'escalade, où il avait fallu dépasser cette douleur parce qu'il y avait un but plus important. La dissociation provoquée par l'état hypnotique permet la mise à distance de la douleur, sa relativisation, afin de pouvoir pratiquer le geste chirurgical. Elle change la perception et la signification de la douleur, mais elle ne l'élimine pas.

Je suis surpris de la rapidité avec laquelle la douleur s'estompe. Avant l'extraction j'avais légèrement mal, à cause d'une infection sous les dents. Au bout de quelques heures, la douleur est devenue moins intense qu'avant l'extraction. Le sang dans la bouche s'est dissipé. Je peux manger presque tout de suite, avec précautions. Je n'ai pas la sensation de "gueule de bois" que l'on a avec l'anesthésie. Surtout, il n'y a pas eu de discontinuité dans les sensations de la bouche: douleur légère, douleur aiguë, douleur décroissante, plus de douleur du tout. Le surlendemain, je n'ai plus aucune douleur, plus de sensations désagréables dans la bouche. Je mange normalement, de manière dissymétrique. L'opération extraction est terminée.

Quelques jours plus tard, nous discutons avec Jacqueline de la prochaine opération. Elle pose deux questions : Qu’est-ce que te plait le plus? Qu’est-ce qui te déplait le plus?

Me plait le plus:

- Le fait d’être débarrassé de mon appareil, ou prothèse, dentaire, plus communément appelé dentier. Ce truc dans ma bouche, je l’aime bien puisqu’il me permet de manger, mais il est un peu encombrant. J’ai parfois l’impression d’être un cheval avec son mors. Il me gène quand je mange un gâteau, parce qu’une partie de mon palais ne perçoit pas les saveurs. Il me gène parfois dans ma diction. Je suis donc content à la pensée de ne plus l’avoir. D’ailleurs, au fur et à mesure que s’approche le moment de l’implantation, je le supporte de moins en moins.

- Je suis excité par l’aventure que représente l’opération sous hypnose. Ce ne sera pas facile mais tellement satisfaisant. Je repense aux aventures sur des hauts sommets. C’est un défi personnel, sans recherche de performance. L’implantation va sérieusement améliorer ma vie, ma façon de manger. C’est un apport. Je l’aborderai donc ainsi, sur un plan positif. Ce qui va être important ce n’est pas l’éventuelle gène ou douleur que je subirai, mais l’amélioration de ma vie. Le geste chirurgical ne sera pas ressenti comme invasif, blessant, mais au contraire bienveillant.

Ce qui me déplait le plus : constater une fois de plus la faiblesse de ma dentition. Cela me poursuit depuis mon enfance. Je repense à ces attentes chez le dentiste, tout petit, à la roulette (à transmission par câble, à l’époque) qui faisait vibrer la tête, aux rages de dents, caries et autres avanies dentaires. Je pense aussi aux fortunes que j’ai dépensées et aux heures que j’ai passé chez les dentistes que j’ai fréquentés. J’accepte donc cette faiblesse de mon anatomie et le recours à une profession spécialisée pour la soigner. Grâce à elle, j’ai eu une vie dentaire satisfaisante, qui va s’améliorer prochainement.

Puis la discussion avec Jacqueline se porte sur divers sujets, tenant à ma famille, mon attachement à la ville de Lyon où je suis né. Ceci lui permettra de développer des suggestions de pensées alternatives qui permettront pendant l’opération de renforcer le déplacement de la conscience ailleurs que sur le champ opératoire. La connaissance par l’hypnothérapeute de certains aspect propres au patient est importante.


Deuxième épisode

Installation des implants.

Six mois plus tard, la gencive est cicatrisée et la pose d’implants devient possible. Au bloc opératoire, tout le monde est décontracté. On est content de se retrouver pour une collaboration efficace et productive entre partenaires: le patient, le chirurgien, les assistantes et l’hypnothérapeute. Jacqueline et moi-même ré-exprimons les souhait que la dose d’anesthésique soit minimale, juste ce qui est nécessaire pour le geste chirurgical, en précisant que c’est le chirurgien qui seul va prendre la décision. C’est une opération plus difficile que l’extraction et il décide d’utiliser tout de même un produit anesthésiant, auquel est ajouté de l’adrénaline afin de limiter le saignement. L’assistante organise le champ opératoire et me voilà recouvert de tissus, n’ayant de visible que la bouche. On a tout de même libéré ma main droite afin que je puis bouger le doigt et communiquer ainsi avec l’hypnothérapeute, mais il sera impossible de filmer. Je ressens une petite frustration du fait qu’il y ait tout de même une injection anesthésiante. J’aurais préféré contrôler complètement ma propre douleur, me sentant tout à fait prêt pour cela. Mais je chasse cette pensée et accepte l’engagement de laisser au chirurgien toute sa liberté professionnelle. J’ai confiance en lui.

Très vite, aux premières paroles de Jacqueline, je pars en état hypnotique léger. Je sens les piqures de l’anesthésie, lointaines. Comme lors de la première opération, je vais osciller entre l’évasion dans les montagnes ou la campagne et la conscience de ce qui se passe dans ma bouche. Ce n’est pas vraiment de la douleur, mais la sensation que l’on fait quelque chose à ma bouche. J’entends le bruit de la foreuse qui me rappelle la perceuse à percussion que j’utilise pour faire des trous dans le béton. Parallèlement je sens bien que l’on creuse dans mon os. Je retrouve la dissociation entre ce qui se passe ici et maintenant, où je laisse mon corps à d’autres en qui j’ai confiance, et mes pensées qui m’entrainent ailleurs, et parfois aussi la curiosité du spectateur qui ne veut rien perdre de ce à quoi il assiste.

Je ne ressentirai à aucun moment une douleur comme lors de l’extraction. Sans doute l’apport de l’anesthésique y est-il pour quelque chose. Je suis nettement en deçà du seuil de douleur, et en tout cas sans angoisse. Je repars facilement dans les pensées agréables qui défilent tel un rêve sur lequel il est possible d’agir. Je n’entends presque plus la voix de Jacqueline, couverte par le bruit de la perceuse, mais je distingue tout de même le son de cette voix. Peu importe du reste ce qu’elle dit puisque je ne suivrais probablement pas ses injonctions; mais cette voix me berce, me tranquillise, comme un bébé qui ne comprend pas la chanson qu’on lui chante. Cette présence est rassurante, garante qu’en cas de problème elle saura agir. Elle est aussi une interface entre l’équipe chirurgicale et le patient. Tout le monde est en accord. De temps en temps, j’entends tout de même un message me demandant si l’on continue comme ça; mon doigt se lève sans que j’ai besoin d’en prendre la décision. En fait, la décision a été prise avant le début de l’opération. Je sais que je ne veux pas que le chirurgien augmente la dose ; je suis déconnecté de ma volonté présente, comme de la légère douleur dans la bouche et de l’inconfort de la position.

Je sens nettement l’entrée de l’aiguille courbe dans ma chair, et la perçois qui perce la gencive pour la couture. C’est un peu piquant, mais ça montre que le travail se termine. Comme lors de l’extraction, le temps s’est compressé. Je suis surpris d’entendre que c’est fini. Ouf! comme la première fois, j’ai la sensation d’avoir réussi quelque chose, d’avoir contrôlé la douleur. J’ouvre les yeux et voit le sourire satisfait de Philippe Brunaud, ainsi que des ses assistantes. Puis la voix de Jacqueline est de nouveau perceptible. C’est elle qui me fait « revenir » à l’état de veille, progressivement, m’enjoignant de ne pas me relever trop vite. C’est mieux car j’aurais envie de sauter sur mes deux pieds.

Je n’ai pas mal et suis presque déçu qu’il ait été nécessaire de mettre de l’anesthésiant. Il me semble qu’on aurait pu s’en passer. Je ne pourrai pas le prouver. Je récupère très vite la position assise et constate que je ne sens pratiquement rien. Un seul des implants est légèrement sensible. Je peux donc repartir tranquillement chez moi, avec toutefois un bloc réfrigérant sur chaque joue ce qui n’est pas très pratique. Dans la voiture, me laissant conduire, je ressens tout de même un peu de fatigue, mélangée à la satisfaction d’avoir pu mener cette expérience et, surtout, de ne pas avoir perdu la sensation de mon corps, de ma gencive qui maintenant accepte fort bien ces implants. Ils ne sont pas perçus comme des corps étrangers mais comme une nouvelle partie de ma gencive. Je suis convaincu que le fait de ne pas avoir interrompu la sensibilité de la gencive et de l’os, autrement dit d’être resté dans la perception complète de ce qui se passe dans mon corps y est pour quelque chose. C’est subjectif bien sûr et demanderait à être confronté avec le vécu d’autres personnes dans la même situation.

Troisième épisode

Changement de vis.

Après six mois de cicatrisation et d’installation des implants, il faut réouvrir la gencive afin de fixer de nouvelles vis qui permettront l’installation des couronnes. C’est une opération plus simple que l’implantation mais qui nécessite d’ouvrir la gencive et de travailler sur les implants. Normalement, cela se fait sous anesthésie locale. Il est convenu de s’en passer et de travailler à nouveau sous hypnose.

Nous discutons avec Jacqueline de la façon de procéder et de la possibilité d’opérer en auto-hypnose, sans sa présence. L’équipe chirurgicale est maintenant habituée à travailler sans ou avec très peu d’anesthésique; nous nous connaissons bien et il n’y a peut-être pas besoin de cette interface qu’est l’hypnothérapeute. La question reste en suspens et sera résolue par le fait qu’elle ne peut être présente le jour de l’opération, retenue à l’hôpital. Le matin même, nous avons un échange par téléphone où elle me briefe et mon donne des ancrages sur sa voix et sa présence (tu sentiras ma main sur ton épaule). Elle me suggère de prendre le temps de préparer l’équipe, d’arriver très calme et d’expliquer en quoi l’autohypnose peut être suffisante.

Me voila donc dans la salle d’attente. Une assistante vient me chercher ; je ne la connais pas, mais elle me dit qu’elle sait que nous allons procéder par hypnose. Elle n’est pas avertie de l’absence d’une hypnothérapeute. Elle est un peu inquiète. Je prends donc le temps d’expliquer comment nous allons fonctionner, en sa présence et celle de deux de ces consoeurs. Elle pose la question classique « vous n’avez rien senti lors des premières opérations ? » Je réponds « si, si, j’ai senti la douleur mais elle n’était pas angoissante. Elle n’était pas le signe d’une agression, mais au contraire d’une aide bienveillante. Il était donc tout à fait possible de la supporter ».

Philippe Brunaud est arrivé et confirme qu’il n’y aura pas d’anesthésie. Il est souriant et confiant ; l’équipe est au complet. J’explique comment je vais moi-même procéder : je vais entrer rapidement en autohypnose. Je resterai conscient et pourrai réagir aux demandes du chirurgien - ouvrez, fermez,… - Je ne pourrais pas parler bien sûr, mais je pourrai répondre à une question, en levant la main droite pour « oui » et la main gauche pour « non ». Tout le monde est d’accord.

Je me laisse aller sur le fauteuil, la tête renversée en arrière, la bouche qui s’ouvre naturellement un peu. Je me répète ces paroles que je prononce lorsque j’induis une transe hypnotique chez une personne en consultation. Ma respiration est rapide et, tout d’un coup, une pensée perturbante : et si ça ne marchait pas? Jacqueline, tu n’es pas là, tu me manques. Je suis seul, à la fois hypnotiseur et hypnotisé. Vite, il faut aller chercher des pensées positives et rassurantes. J’entends la voix de Jacqueline : « très bien … très très bien » son visage passe devant mes yeux, ainsi que d’autres visages familiers, celui de Claude mon épouse, de ma petite fille Alice, puis le souvenir récent d’un bain en Méditérannée, dans les Calanques de Cassis. Je nage dans l’eau claire et fraiche, sentant cette ambiguité de la fraicheur et du plaisir de nager. Il ne faut pas s’arrêter sinon j’aurais froid. C’est la même ambivalence qui se passe dans le réel, allongé sur le fauteuil dentaire. Je sens la main du chirurgien dans ma bouche et un outil qui coupe ma gencive. Ce n’est pas très agréable, mais me conduira à retrouver une dentition et une mastication normales. Les deux sensations se superposent : nager agréablement pour lutter contre le froid et retourner sur la rive - accepter le triturage de ma mâchoire pour retrouver une mastication confortable. Je sens confusément les mouvements de vissage et dévissage, mais la sensation de l’eau qui coule sur mon corps est plus forte.

J’entends : « on va passer de l’autre côté ». Tiens, déjà fini pour la partie gauche, celle qui n’a qu’un seul implant. Je n’ai même pas senti l’aiguille de couture.

On attaque le côté droit et, là, ce n’est pas la même chose. Un des implants - sur une prémolaire - est sensible. Une fine douleur me sort de mon agréable et fraîche ambiance aquatique. L’équipe chirurgicale continue son travail comme si de rien n’était. J’entends la voix du chirurgien qui exprime un problème. Mais il continue, et je peux repartir dans l’eau. Tout d’un coup, la douleur devient très intense, comme un piqure dans la gencive. Il faut réagir vite; Jacqueline n’est pas là, personne n’est là pour me venir en aide, il me faut aller chercher seul dans mes pensées ressources. Cette douleur est la dernière avant l’implantation des nouvelles dents qui me permettront de retrouver le confort de mastication, elle n’est pas une douleur agressive, mais une libération. Je repars dans la mer ; cette fois ce n’est pas l’onde fraiche et calme, mais les vagues qui bousculent le kayak de mer sur lequel nous nous sommes aventurés en sortant de la calanque. Il faut naviguer contre le vent et les énorme rouleaux. Il faut pagayer à toute force malgré la fatigue des bras, les douleurs dans le dos et l’inquiétude devant l’augmentation du vent venant de la terre. Pas question de se laisser aller, la beauté du paysage, la sauvagerie de la mer, et surtout la nécessité absolue de rentrer masquent complètement la douleur. Il faut tenir, il n’y a pas d’autres solutions.

Me voilà à nouveau dans la montagne, quelque part au coeur de l’Asie dans cette montée de neige molle qui conduit au pic Somoni, sommet du Pamir et de l’ancienne URSS. On est à presque 7 000m et l’oxygène est rare; chaque pas demande un effort énorme et le sentiment d’étouffement ne me quitte pas. Mais il faut continuer, il n’y a pas le choix. Et le paysage est fascinant. La voix imaginaire de Jacqueline dit « très bien, très très bien ». C’est un ancrage très efficace.

Me voilà complètement dissocié. D’une part, je marche dans la neige, ou pagaye dans les flots, fatigué, souffrant et profondément heureux. De l’autre je sens des pics de douleur intense dans ma gencive, comme si elle était hors de moi, et cette douleur est le signe du bienfaisant travail chirurgical qui me conduira à retrouver ma bouche confortable et efficace. Ma respiration s’est accélérée, comme en ramant dans la mer ou en marchant dans la neige, mais les praticiens ne semblent pas s’en être aperçus et leur travail continue. Il n’est pas question pour moi d’arrêter; il faut aller jusqu’au bout. Un court instant, il me vient le désir de signifier que j’ai mal, de réclamer une anesthésie, mais ce n’est pas possible, la seule issue est de continuer jusqu’à la fin, comme dans la montagne, comme dans la mer.

Tiens, c’est l’aiguille de couture! puis, très claire, la voix de Philippe Brunaud qui dit « c’est fini ». Je quitte aussitôt les rouleaux de mer et l’arête de neige pour me retrouver tranquillement allongé sur un fauteuil dentaire. J’ai une légère gêne dans la bouche et je peux ouvrir les yeux sur le sourire de Philippe et de ses charmantes assistantes. Tout le monde est content, tout s’est bien passé. Je leur demande s’ils on senti que j’ai eu mal à un moment ; ils ne s’en sont pas aperçu. Même l’assistante qui avait peur pour moi est rassurée.

Dans la rue, je suis un peu sonné. C’est comme si je revenais rapidement d’un voyage au loin. Je sens complètement ma mâchoire endolorie; il y a nettement un implant plus sensible que les autres, mais cette douleur décroit rapidement. Je prends le temps de me promener avant de rentrer chez moi et de finir la journée tranquillement. Je suis très content d’avoir passé cette épreuve qui me semble maintenant assez modeste. En tout cas les dents artificielles que l’on va me mettre seront vraiment les miennes ; elles feront partie intégrante de moi.

Discussion avec le docteur Jacqueline Payre.

B. D. : Jacqueline, qu’as-tu pensé de cette opération ?

J. P. : J’ai trouvé que c’était une vraie demande, intéressante intellectuellement. Je n’ai pas eu la sensation d’un piège de la part d’une personne (toi) qui aurait voulu trop bien faire.

B. D. : Qu’est-ce qui a été difficile ?

J. P. : Rien ! mais c’était dur, surtout à cause de la durée et du fait que j’étais un peu loin, physiquement, de toi. Le soutien hypnotique s’est fait par la présence et le langage, et surtout la musicalité de la voix, parce que, à cause du bruit de dentisterie, je craignais que tu n’entendes pas tout. En fait, d’après ce que tu m’as dit, la musicalité de la voix a eu une grande importance.

B. D. : Qu’est-ce qui t’a plu ?

J. P. : J’ai été amusée par la synchronicité avec le chirurgien, le Dr Brunaud, et la facilité de la guidance du soutien hypnotique.

J’ai trouvé très intéressant la co-création de la métaphore sur tes origines, tes ancêtres, tes racines, le lien que nous avons fait tous les deux avec les difficultés du forage sous le Rhône pour le métro. Cette notion de racine a été mon fils rouge thérapeutique, la pose des implants coïncidant avec le problème du forage du métro qui a buté sur les piles du vieux pont médiéval de la Guillotière [fait authentique : la machine qui creusait dans le sol s’est cassé le nez sur les piles du vieux pont, entrainant des retards de construction]

B. D. : Quel intérêt vois-tu à opérer sous hypnose ?

J. P. : Il y a un intérêt dans la qualité de la guérison. C’est ce qu’avait déjà observé Braid. Il y a aussi un avantage pour les suites et la diminution des risques d’infection, et une meilleure cicatrisation. Pour moi, l’hypnose est avant tout un processus corporel.

Quatrième épisode

Implantation dans la mâchoire inférieure.

Six mois après ces implantations réussies, je souhaite compléter par une implantation en mâchoire inférieure. Il faut placer 5 implants. Philippe Brunaud, après examen, me dit que c’est possible et que ce sera plus simple parce qu’il n’y a pas besoin de greffe. L’implantation se fera donc en une seule séance, sans enfouissement des implants. Le rendez-vous est pris immédiatement ; Jacqueline Payre ne sera pas disponible et je me mettrai moi-même en auto-hypnose, en accord avec l’équipe. Nous aurons une nouvelle séance de préparation avec Jacqueline.

Le jour de l’opération, tout va bien, l’équipe est tranquille, moi aussi. Le chirurgien s’engage comme la dernière fois à ne mettre que la dose d’anesthésique minimale. Il procède à l’injection alors que je suis déjà en état d’hypnose légère. Je ressens tout de même plusieurs piqures. Très vite, ma gencive et ma mâchoire perdent leur sensibilité ; je reconnais la sensation des opérations dentaires classiques. Qu’importe, je me remets dans cet état de dissociation : je vais me balader dans la montagne, dans ces endroits qui m’ont fascinés et ma bouche ouverte reste ici, entre les mains de ceux à qui j’ai fait confiance. Je sens l’impact des gestes chirurgicaux, mais pas de douleur ; je ressens ma mâchoire comme un corps étranger, et ça me gêne. Je repars en état hypnotique, dissocié entre les vagabondages montagnards et mon corps complètement relâché sur le fauteuil, subissant sans sensations le travail qui est fait sur lui. De temps en temps, je perçois des bruits de forage ou de vissage. La difficulté à avaler la bouche ouverte est un peu perturbante. Comme les précédentes fois le temps passe vite et je suis presque surpris d’entendre que c’est fini, alors que j’ai pourtant bien compté les cinq implantations. C’est caractéristique du phénomène de dissociation : être à plusieurs niveaux à la fois.

En revenant au présent, je ressens ma lèvre inférieure et toute ma mâchoire absentes ; j’ai des difficultés à parler. C’est désagréable, cette impression d’amputation, bien plus que la douleur aigüe mais très courte que j’avais ressentie lors des premiers implants. Je ne me sens pas très bien et questionne le chirurgien, difficilement car j’ai du mal à parler. Je lui signale que je me sens complètement anesthésié et demande s’il n’a pas mis une dose plus forte. Il répond qu’il a mis un peu plus que la dernière fois, mais la moitié de la dose habituelle pour un tel travail, soit trois cupules pour intervention des deux côtés de la mâchoire et cinq implantations. Je lui signale la sensation d’engourdissement et de perte de sensations, ce qui l’étonne vu la faible dose. Il me dit que j’ai été zen pendant l’intervention. Moi, je ne me sens pas très bien comme paradoxalement frustré de douleur.

C’est plus tard que les choses se gâtent. Une douleur lancinante apparaît dans toute la mâchoire alors que l’anesthésique commence à se dissiper. C’est une douleur incontrôlable, venant d’un organe à moitié endormi et qui ne peut réagir. La sensation est très différente que lors des précédents épisode : une impression d’impuissance par rapport à cette douleur qui ne correspond à rien puisqu’au moment où elle vient, il n’y a plus d’action douloureuse. Le douleur s’amplifie, et les tentatives hypnotiques ne fonctionnent pas ; le doliprane fera l’affaire ; encore de la chimie !

Quelques heures plus tard, en me regardant dans la glace, je m’aperçois que ma mâchoire a augmenté de volume, des deux côtés. L’œdème se développe, en même temps que la douleur diminue. Mais j’ai l’impression étrange d’avoir vraiment des corps étrangers dans la bouche. Ces implants que je n’ai pas senti s’enfoncer dans ma mâchoire ne m’appartiennent pas vraiment. Un hématome violacé apparaît d’un côté ; ce n’est pas beau et je ne suis pas très content. Il me semble que mes tissus endormis n’ont pas pu accepter l’implantation, n’ont pas accueilli ces morceaux de métal pour en faire une partie nouvelle de mon corps. Il faudra du temps pour qu’hématome et œdème disparaissent et que les implants métalliques s’intègrent complètement à ma mâchoire. Métaphoriquement, ma bouche a « fait la gueule » - c’est le cas de le dire – de ne pas avoir pu participer activement à l’intrusion en elle des implants qu’elle mettra un certain temps à accepter comme faisant partie d’elle-même.

Moralité : il valait mieux une douleur accompagnatrice du geste chirurgical qu’une déconnection de la douleur pendant le geste, pour la répercuter après coup. Comment interpréter cette impression subjective ? Il y a bien sûr des raisons psychologiques liées au patient lui-même. Mais je pense aussi qu’un tissu endormi, même légèrement, ne réagit pas de la même façon et ne participe pas activement à l’implantation.

Conclusion

La différence très nette de ressenti entre les deux expériences confirme ce que dit Jacqueline Payre et qu’on trouve dans la littérature : la cicatrisation est nettement plus rapide, et plus confortable, lorsque la mâchoire n’a pas été complètement endormie et est restée sensible à la douleur. La douleur n’est qu’un message envoyé par l’organe souffrant ; analysé par la conscience comme le signal, non d’une agression, mais au contraire d’une action bienfaisante n’est pas angoissante. Par contre, elle permet à l’organisme dans son ensemble de réagir positivement et d’accompagner la partie souffrante pour une plus rapide guérison. Cela incite à pousser plus loin la réflexion sur le sens de la douleur et de son utilité.

Le processus chirurgico-hypnotique met en action une équipe, dont le patient est un acteur. C’est pourquoi je préférerais utiliser le néologisme d’actient plutôt que le terme de patient. La bonne cohésion de l’équipe, la conviction de chacun des acteurs, sont essentielles à la réussite du processus qui implique certains des acteurs dans leur identité professionnelle et l’actient dans son corps et son être tout entier. Sans doute dans la deuxième expérience, l’absence d’un des acteurs – le médecin anesthésiste et hypnotiseuse – a nui à cette cohésion.

Avril 2017

Bruno Décoret

Docteur en psychologie

Habilité à Diriger des Recherches