Réfléchir et discuter sur la PMA/GPA

Bruno Décoret

Après la lecture de l’article d’Elisabeth Schemla : PMA / GPA: « Il ne faut pas se laisser phagocyter par le lobby gay de Paris » dont l’esprit d’ouverture invite au débat, je voudrais faire quelques remarques.

Dire que « la recherche médicale a provoqué un big-bang sans précédent pour l’espèce humaine : la dissociation totale entre procréation et sexualité » n’est pas tout à fait exact. Depuis fort longtemps, les humains savent que lorsqu’un homme et une femme ont un rapport sexuel avec éjaculation intra-vaginale, il y a une probabilité assez forte pour que la femme devienne enceinte. Les humains ont donc inventé tout un arsenal de techniques plus ou moins efficaces pour connaître le plaisir sexuel sans aboutir à une grossesse. Les pratiques homosexuelles – aussi anciennes que l’histoire nous permet de le dire – en font partie. La médecine moderne a inventé des moyens, comme la pilule, confortables pour les amants mais non sans danger pour les femmes. Ces inventions permettent à une écrasante majorité d’hommes et de femmes d’avoir une activité sexuelle fréquente sans avoir beaucoup d’enfants. Cela facilite en outre la limitation des naissances, utile pour une humanité qui a tendance à faire beaucoup d’enfants.

Plus récemment, deux autres techniques médicales ont permis le contraire. L’une, très simple, permet d’injecter dans le vagin d’une femme le sperme d’un homme, sans que celui-ci la pénètre avec son propre organe sexuel. Il y a donc possibilité de naissance sans rapport sexuel de cet homme et de cette femme, c’est ce que l’on appelle couramment PMA. Plus compliquée est l’implantation d’un embryon directement dans l’utérus d’une femme, là encore sans rapport sexuel entre cette femme et l’homme fournisseur du spermatozoïde qui a fécondé l’ovule, lequel n’est pas celui de la femme ; c’est ce qu’on appelle la GPA. Ces deux techniques ne concernent qu’une infime minorité de personnes, contrairement à la contraception.

Quand à dire «  Que cela plaise ou pas, il est impossible de revenir en arrière, comme pour toute invention », l’argument est léger. L’auteure cite à juste titre le nucléaire, qui devait fournir à foison une énergie inépuisable, et qui va être abandonné par de nombreux pays et probablement tout le monde. On peut citer également les herbicides et autres produits de l’agriculture chimique, qui sont de plus en plus abandonnés, et nombre d’autres inventions supposées irréversibles et tombées dans l’oubli.

Elisabeth Schemla écrit « Les homos réclament et attendent de la société qu’elle admette au fond l’impensable : ils sont porteurs d’une infertilité… culturelle ». L’expression est très contestable. S’il est vrai que la quasi totalité des personnes homosexuelles ont une capacité biologique à faire des enfants, le problème est leur impossibilité d’avoir une relation sexuelle avec quelqu’un de l’autre sexe, dans le but d’avoir un enfant. Il s’agit donc d’une infertilité psychologique. Or il existe des méthodes psychologiques pour aider ces personnes, soit à renoncer à leur désir d’enfant, soit à trouver un partenaire de l’autre sexe avec qui en faire un, éventuellement sans rapport sexuel en utilisant la méthode médicale citée ci-dessus. La plupart du temps, les personnes en question ne veulent pas avoir recours à ces méthodes psychologiques, ce qui est parfaitement légitime et ne souffre aucune critique. Mais il ne s’agit pas d’un problème culturel. Que la société ne puisse pas, ou ne veuille pas, les aider à satisfaire leur désir - tout-à-fait légitime lui aussi - d’avoir des enfants, c’est une chose, mais il ne faut pas inverser la cause : l’infertilité psychologique, comme la biologique, ne sont pas de la responsabilité de la société. Christiane Taubira n’est pas juste lorsqu’elle dit « Ne peut-on pas accepter qu’un couple homo ou une personne homo ait le même droit de se reproduire qu’un couple hétéro ou une personne hétéro de ne pas le faire ? » . Le problème n’est pas le droit, mais la possibilité : comment ce couple va faire pour « se reproduire » ; il faut pour cela un homme et une femme.

Le problème sociétal ou plutôt psycho-sociétal est que le couple est un pilier de notre société. Des couples constitués de deux hommes ou de deux femmes veulent avoir un enfant qui soit le fruit de leur amour et de leur vie sexuelle, ce qui n’est pas possible. Mais il est parfaitement possible, la loi et la morale l’autorisent, d’élever son enfant sans vivre en couple avec son père/sa mère. C’est même déjà très fréquent et cela se passe bien dans la grande majorité des cas. Si l’on dissocie la vie sexuelle de la procréation, pourquoi ne pas dissocier aussi la vie amoureuse (et sexuelle) de l’éducation et de la transmission parentale. Il est envisageable d’avoir un enfant avec une personne de l’autre sexe et de vivre sa vie amoureuse et sexuelle avec un autre partenaire, éventuellement du même sexe. On a suffisamment d’expérience à l’heure actuelle pour pouvoir dire que cela n’engendre pas de problème particulier chez les enfants : ils ont un père, une mère, et ceux-ci ont chacun leur conjoint respectifs du même sexe ou non. La société pourrait, et ce serait un progrès, donner un statut au rapport que l’enfant entretient avec le conjoint, ou la conjointe de son parent, statut qui ne se substituerait pas à celui de parent, et n’empièterait pas sur le rôle parental.

Il s’agit donc, en résumé, d’aider des personnes – très peu nombreuses relativement – à avoir des enfants, les aimer, les éduquer, alors même qu’elles n’ont pas ou ne peuvent avoir un partenaire du sexe opposé pour réaliser, en couple, ce projet. La complexe et couteuse machinerie médicale n’est pas la seule voie à examiner. Il est donc absolument nécessaire de discuter, comme l’affirment Elisabeth Schemla et Laurent Alexandre. Mais pourquoi limiter cette discussion à un dialogue entre les bio-conservateurs et les bio-progressistes ? Ce clivage risque de tourner au match entre les « pour » et les « contre » où l’on demande ensuite aux sondages de déterminer qui a gagné. Il vaut mieux ouvrir le débat à tous ceux qui le veulent et surtout à ceux qui ne sont a priori ni pour ni contre mais ont simplement envie de réfléchir et de ne pas avaler n’importe quoi. On pourra ainsi « tourner le dos à l’impréparation, aux atermoiements, à la mollesse qui ont prévalu quand François Hollande a tenu sa promesse électorale du mariage pour tous. » comme le dit très justement Elisabeth Schemla.

Bruno Décoret est psychologue et sexologue

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A propos de vaccins obligatoires

Le projet de rendre obligatoire 11 vaccins au lieu de trois chez les nouveaux nés remet la lumière sur la question de la vaccination. Comme d’habitude, nous nous garderons de prendre une position partisane pour ou contre, qui est du champ politique, et essayerons de rester sur le plan de la psychologie, et en particulier les rapports toujours compliqués que l’individu entretient avec les groupes auxquels il appartient, et en particulier la société de son temps. D’ailleurs, Serge Moscovici (le père de Pierre) grand spécialiste de la psychologie sociale définit celle-ci comme la discipline étudiant les conflits entre l’individu et la société.

L’Etat, qui représente l’autorité sociale, impose certaines contraintes aux individus. C’est absolument nécessaire et les individus acceptent cette aliénation de leur liberté pour profiter des avantages sociaux. Il s’agit de préserver un équilibre entre les contraintes et les bénéfices, que ce soit au niveau social ou au niveau individuel. Si l’Etat cesse d’imposer ses lois, il risque d’y avoir dégénérescence de l’organisation sociale pouvant conduire à l’explosion, la guerre civile, la régression et autres maux. S’il abuse de son pouvoir de coercition, on tourne à la tyrannie et le résultat n’est pas meilleur. Il n’y a pas de solution optimale et on restera toujours dans le rapport dialectique entre la liberté de l’individu et les nécessités du fonctionnement social.

Chacun a envie d’être en bonne santé mais une question se pose, en lien avec les réflexions précédentes : à qui appartient la santé d’un individu ? Qui est responsable de son maintien ? Quelles privations de liberté les individus sont-ils prêts à accepter pour être en bonne santé et le rester ? Depuis longtemps, les humains ont organisé des systèmes collectifs de soin, faisant donc passer une partie de la responsabilité de la santé à la société. La création de la sécurité sociale et donc de la – relative – gratuité des soins va dans ce sens. Cela sous-entend donc que la santé des individus est sous la responsabilité de la société. En échange, les individus acceptent – bon gré mal gré – de payer une partie de leurs revenus pour alimenter cette santé collective, même s’ils sont eux-mêmes en bonne santé. Le bénéfice général semble incontestable, puisque la possibilité d’être soigné moyennant un coût modeste est bénéfique pour tout le monde. Mais faut-il aller jusqu’au bout et considérer que le soin doit être total et gratuit pour tout le monde ? Cela reviendrait à considérer que la santé de l’individu ne lui appartient pas et qu’il n’y est pour rien si elle se dégrade. L’individu ne serait alors qu’un usufruitier d’une santé dont la responsabilité est du domaine social. Or cela risquerait de conduire à la négligence, au manque de soin que l’on apporte à soi pour être en bonne santé et finalement au résultat inverse de ce qui est souhaité.

Où se situe le juste équilibre ? Socialement, je ne sais pas, c’est du ressort des décideurs politiques. En tant que psychologue, plus centré sur l’individu que sur la société, j’insiste sur la nécessité de garder un domaine assez large de responsabilité de sa propre santé, que ce soit pour la protéger, ou pour lui faire courir des risques. On est libre de faire ce qu’on veut de son corps, d’en prendre soin, d’en prendre trop soin, de l’exposer à des risques, raisonnables ou excessifs. Les sports de haut niveau, la consommation de certains produits, la pratique de certaines activités sexuelles, et autres activités, peuvent faire courir un risque à la santé de la personne. Et alors ! Chacun fait bien ce qu’il veut de sa vie, y compris l’endommager. Par contre, si elles peuvent mettre en danger explicitement la vie ou la santé d’autrui, la société est légitime de les limiter, voire de les interdire.

La question des vaccins s’inscrit dans cette dialectique. Un vaccin est l’inoculation d’une maladie à dose non dangereuse – théoriquement – afin d’informer le système immunitaire pour qu’il puisse se défendre efficacement lorsqu’il rencontrera la maladie en dose plus grave. Il s’agit donc d’un procédé de prévention, visant à éviter à l’individu de contracter la maladie plus gravement, d’en subir des souffrances, des séquelles, voir la mort. C’est donc à lui, l’individu, de décider s’il doit ou non subir cette agression dans le but d’améliorer sa santé future. Il prend la décision à partir de plusieurs facteurs : la dangerosité de la maladie et les conséquences qu’elle implique – les possibilités de la soigner – la probabilité de la contracter – l’efficacité du vaccin. En effet, si le principe scientifique qui sous-tend la vaccination n’est plus à démontrer, l’efficacité pratique des divers vaccins est variable. La grippe est une maladie très fréquente mais aux conséquences bénignes chez les sujets jeunes, et la portée d’efficacité du vaccin faible. Il n’est donc pas utile de se vacciner sauf si l’on commence à prendre de l’âge. La fièvre jaune est extrêmement dangereuse et son vaccin d’une redoutable efficacité ; c’est pourquoi les pays tropicaux exigent que l’on soit vacciné si on vient chez eux. Par contre, le vaccin n’est pas nécessaire si l’on reste en France. De même les maladies sexuellement transmissibles peuvent être très dangereuses, voire mortelles, mais les personnes ayant fait vœux de chasteté, ou d’exclusivité sexuelle avec un seul partenaire qui fait de même, ne risquent rien ; leur vaccination est donc inutile.

On pourrait multiplier les exemples afin de montrer que le problème n’est pas réduit à une simple équation vaccin = sécurité sanitaire, et a contrario refus du vaccin = irresponsabilité. Il faut moduler en fonction des personnes, de leur âge, de leur sexe, leur lieu d’habitation, leurs mœurs, leurs opinions. On pourrait donc conclure que la décision de se faire vacciner revient entièrement à l’individu, en vertu du principe « mon corps m’appartient » et que le praticien qui vaccine devra s’assurer du consentement éclairé de la personne, comme pour tout acte médical.

Cette position est fausse car elle ne tient pas compte du phénomène de contagion, connu depuis toujours, et mis en lumière par les scientifiques, et en particulier Pasteur. Le fait d’être malade de certaines maladies crée pour ceux qui vous entourent un danger de la contracter ; pour les agents infectieux, un organisme malade est l’occasion de se développer et de pouvoir aller prospérer sur un autre organisme. La société est donc légitime de vouloir protéger ses ressortissants et donc d’imposer des contraintes au malade réel ou potentiel : mise en quarantaine, obligation de soin, obligation de vaccin, refus d’accès à certains lieux - l’école par exemple – aux personnes non vaccinées. Le corps du malade étant le lieu où se développent des agents infectieux pouvant nuire à autrui, il ne lui « appartient » plus complètement. La santé, concernant les maladies contagieuses, n’est pas qu’un phénomène individuel, mais aussi un phénomène collectif. On retrouve donc la dialectique énoncée plus haut, nécessitant une négociation entre individus et corps social, pour optimiser deux principes pouvant être en contradiction : le droit de chaque individu à disposer de son corps comme il l’entend ; la nécessité du corps social de protéger les individus (les mêmes que précédemment mais pris ensemble) contre les nuisances venant de leurs semblables.

Pour résoudre ce conflit, il faut d’abord admettre qu’il n’a pas de solution intrinsèquement optimale. La posture individualiste refusant tout vaccin, quitte à accepter de mourir est socialement inacceptable. L’imposition de tout vaccin sans possibilité de refus est un abus de pouvoir psychologiquement inadmissible. Il faut donc trouver des postures nuancées qui ménagent, comme on dit, les chèvres et les choux.

La première piste est de différencier selon les maladies et les vaccins, en utilisant les mêmes critères que mentionnés plus haut pour l’individu : la gravité de la maladie, la probabilité de la contracter selon le type d’individu, l’efficacité du vaccin, les effets négatifs qu’il peut produire, ainsi que son coût (eh oui ! l’argent, ça compte aussi). Lorsqu’un vaccin est très efficace, avec très peu de nuisances et un coût raisonnable, contre une maladie très contagieuse atteignant toute la population avec la même probabilité, il est justifiable de l’imposer. Ceux qui ne sont pas d’accord devront se soumettre, comme ils se soumettent à d’autres lois. Si, au contraire, comme celui contre l’hépatite B, il ne protège que certaines personnes qui s’exposeront volontairement au risque – donc une petite minorité – et présente des risques pour tous, il vaut mieux le laisser libre. Vacciner contre l’hépatite B des enfants dont on ne sait pas à l’avance s’ils courront un jour le risque de la contracter, avec une probabilité significative, est aussi abusif que de vacciner tout le monde contre la fièvre jaune, sachant que seules les personnes allant en Afrique tropicale risquent d’être contaminées.

Une autre piste est de moduler l’obligation. Elle peut être impérative pour tout le monde avec sanction en cas de refus. Elle peut être impérative avec possibilité de s’y soustraire moyennant justification, ou sans justification mais avec engagement sur l’honneur d’accepter les conséquences de ce refus. Et si elle est facultative, elle peut être assortie d’une plus ou moins grande incitation, y compris financière, par exemple en rendant gratuite la vaccination « standard » et faisant payer celles qui sont sur mesure.

Cette double modulation permettra de se rapprocher au mieux de l’optimisation recherchée entre la liberté des individus et les exigences de protections sociales. Dans certains cas la discussion n’a peut-être pas lieu d’être, tellement la réponse est évidente ; mais pour les autres il faudra des discussions, affrontements, argumentations en acceptant de s’écouter et d’arriver à une optimisation non parfaite dans laquelle chacun – le corps social et chaque individu – aura une marge de manœuvre suffisante pour conduire à sa préférence sans écraser celle des partenaires.

Ce qui est dit précédemment concerne plutôt des personnes adultes, qui sont donc décisionnaires pour leur propre personne. Qu’en est-il pour les enfants ? Le problème est légèrement déplacé puisque la décision va être prise par ceux qui en ont la charge et décideront pour ce qu’ils estiment être leur bien. Mais qui sont, au juste, ces personnes qui en ont la charge ? Les parents, bien sûr, mais pas uniquement. Il serait aussi excessif de dire qu’ils décident seuls que de ne pas leur demander leur avis. Où se place le point d’équilibre ? On retrouve une nouvelle fois ce rapport dialectique entre individu et société, dont il faut bien tenir compte et qui n’a pas de solution démontrable. Disons que, dans notre société où les parents assument la plus grande partie de l’éducation de l’enfant, surtout quand il est très jeune, il est logique qu’ils soient aussi les principaux décisionnaires.

On le voit, c’est en acceptant que le problème soit complexe qu’on finit pas s’apercevoir qu’il n’est pas si compliqué que ça.

Violences conjugales et meurtre : l’affaire Sauvage.

« L’affaire Sauvage » soulève les polémiques et suscite les passions. Nous n’entrerons pas, bien sûr dans le débat juridico-politique, mais donnerons deux avis relevant de la psychologie.

Le premier est celui du thérapeute, qui reçoit des couples et a la prétention de pouvoir les aider à trouver une issue à leur conflits, de quelque nature qu’il soit. Il ne m’est pas possible, à ce titre, d’accepter sans réagir l’affirmation tant de fois entendue : Madame Sauvage était prise dans un piège dont elle ne pouvait pas sortir autrement que comme elle l’a fait. Il existe, fort heureusement, plusieurs autres manières de sortir d’une relation conjugale destructrice, que d’assassiner son conjoint de trois balles dans le dos tirées avec un fusil de chasse. Deux démarches relèvent de la psychothérapie.

La première démarre du constat – très probable dans le cas présent – qu’il y a dans le couple un dysfonctionnement dont les deux membres n’arrivent pas à sortir. Chacun l’alimente à sa manière, introduisant un cercle infernal qui les enchaine tous les deux. La violence physique apparaît et, ce qui est le cas le plus fréquent, c’est la femme qui en subit le plus les conséquences. Un tel couple peut sortir de cet enfer avec l’aide d’une thérapie conjugale. Il faut pour cela, d’abord que les deux conjoints aient envie d’entamer la démarche et aient en outre suffisamment de raisons de continuer la vie à deux. Or, dans le cas du couple Sauvage Marot, il semble que cette dernière condition pouvait être réalisée : ils se sont connus jeunes, ont plus de 40 ans de vie commune, 4 enfants, une entreprise ; ce couple avait beaucoup de positif dans son bilan. Les deux conjoints étaient-ils prêts à faire une thérapie à deux ? C’est peu probable, et peut-être ne savaient-ils pas que ça existe. C’est dommage car on aurait pu les aider soit à trouver un équilibre conjugal soit à se séparer.

Mais il est possible aussi de proposer un accompagnement psychothérapeutique à un seul des conjoints, en l’occurrence à Madame Sauvage elle-même, pour lui permettre d’amorcer la procédure qui lui permettra d’échapper à son sort. Toutes les approches psychothérapeutiques lui auraient permis de trouver une issue possible. Les méthodes d’affirmation de soi auraient sans doute été efficaces, vu la personnalité forte de cette dame. Les approches psychodynamiques l’auraient aidée à trouver les causes profondes de sa soumission, et d’y mettre fin. Les méthodes systémiques auraient conduit à détecter les cercles vicieux dans lesquelles elle était piégée et à sortir d’une alternative impossible : subir la compagnie dévastatrice de son mari, ou le tuer de trois coups de fusils. Son entourage aurait pu la pousser dans cette voie de recherche de solution non violente et l’accompagner dans sa démarche.

On ne peut pas considérer que tuer celui qui vous rend malheureux – ou plutôt avec qui on est malheureux - est la seule possibilité pour sortir de cet état de malheur.

L’autre réflexion est celle du psychologue social sur la demande de grâce faite au Président de la République et relayée par les soutiens à Madame Sauvage. Nous de discuterons pas ici du bien fondé de ce droit que la République confie à son premier magistrat, élu du peuple, ni sur l’usage qu’en a fait l’actuel Président. Cette grâce correspond, au niveau de l’état (macrosystémique, dirais-je) au pardon que l’on peut accorder à quelqu’un qui vous a nuit : la République, par la voix de son président, pardonne et diminue la punition infligée, mais ne remet en cause, ni le jugement, ni la légitimité de ladite punition. Cela suppose que la demanderesse de cette grâce est consciente de la gravité de ce qu’elle a fait – tuer son mari – et accepte que la société la sanctionne, mais, compte tenu de ses propres souffrances, sollicite le pardon social et donc la fin de sa punition. Or ce n’est pas ce qui a été demandé par les défenseurs de Jacqueline Sauvage, et les mouvements de soutient qui se sont manifestés par l’intermédiaire des médias. Ce qui a été exprimé, c’est que le jugement était injuste, que Madame Sauvage était en fait, non seulement innocente mais victime. Ce qui était implicitement demandé au Président, c’est d’annuler la sanction, ce qui revenait à remettre en cause le jugement populaire exprimé par deux fois, et de transformer la meurtière en victime. Par là, on inverserait la situation et ferait le procès du mari mort et non de la femme qui l’a tué ; or ceci est impossible puisqu’en droit on ne peut pas mettre en accusation un mort puisqu’il ne peut pas se défendre.

Ainsi Jacqueline Sauvage se trouve-t-elle à nouveau dans un piège paradoxal : elle ne peut pas se sentir sereinement innocente puisque toutes les instance sociales, des tribunaux au Président, ne l’ont pas reconnue comme telle, et ce en s’appuyant sur les fondements de notre société, à savoir que l’on ne peut pas se faire justice soi-même et que le meurtre de quelqu’un ne peut se justifier que dans des cas très précis. Mais elle ne peut pas non plus assumer les conséquences de son acte et montrer son remord tout en sollicitant la clémence, car elle devrait reconnaître sa culpabilité et s’opposerait ainsi à ceux qui veulent la défendre et réclament son statut de victime. Ainsi n’a-t-elle pas pu saisir la perche que lui tendait habilement le Président et aurait pu lui permettre de sortir de prison rapidement, sans remettre en cause le processus judiciaire. Il lui suffisait d’exprimer ce qui était sans doute la vérité : elle n’a pas su trouver une autre issue à la dramatique situation ou elle se trouvait, elle est consciente de la gravité de son geste, en éprouve des remords, et sollicite le pardon social, estimant qu’elle a déjà assez souffert. Quand à ses filles, elles auraient pu utiliser l’argument du vieil Horace dans la pièce de Corneille : nous avons perdu notre père, nous avons perdu notre frère, laissez nous notre mère.

Mais sans doute les soutiens de Madame Sauvage poursuivaient-ils un autre but que de soulager la peine de la meurtrière et de ses enfants.

Bruno Décoret, juillet 2016

Quelle sanction pour les adolescents qui ont mis la police sens dessus dessous ?

Des adolescents ont déclenché une opération de police en prétendant qu’il y avait un risque d’attentats. Il s’agissait en fait d’un canular qui a été démasqué et les coupables ont finalement reconnu leur faute. Il sont mis en examen et vont être sanctionnés pour leurs actes. Nous ne nous intéresserons pas ici aux mécanismes juridique et politique qui ne sont pas de notre ressort, mais à deux questions psycho-éducatives. Quelle punition faut-il infliger à ces jeunes pour leur acte répréhensible ? Qu’est-ce qui n’a pas été fait dans leur éducation pour qu’ils commettent un tel délit, vraisemblablement sans en avoir évalué la portée ?

Ceci nous amène à une double question qui a déjà été posée lors du débat sur la fessée : faut-il punir les enfants ? La punition fait-elle partie intégrante de l’éducation ? Ou faut-il comme Michel Foucault, affirmer « qu’il y a honte à punir » ? Je prendrai une position paradoxale, ce qui n’est pas étonnant pour un psychologue, surtout adepte des méthodes systémiques. Non, il ne faut pas punir les enfants. Oui, la punition fait partie intégrante de l’éducation. Elle fait partie de notre vie à tous, y compris adultes. Nous sommes punis lorsque nous garons notre véhicule sur un stationnement interdit, lorsque nous ne payons pas nos impôts à temps ou lorsque nous n’avons pas assez travaillé la préparation d’un examen. Certes, la peur de la majoration et d’éventuelles amendes n’est pas la seule raison qui nous fait payer notre contribution fiscale, mais serions nous aussi prompt à le faire si l’inspection des impôts affichait qu’elle ne punira pas les contrevenants, et si toutes les personnes qui nous entourent ne s’en acquittaient pas ? Nous considérons qu’un ministre qui a fraudé le fisc et menti à l’assemblée nationale doit être puni, comme doit l’être celui qui vole une voiture ou contrevient à la loi d’une façon ou d’une autre. Pourquoi ce qui est courant dans la vie d’adulte ne devrait-il pas faire partie de l’éducation, qui est, entre autre, un apprentissage à la vie d’adulte ? Il est donc nécessaire que la punition fasse parti de l’éducation d’un enfant.

Alors, pourquoi affirmer qu’il ne faut pas punir les enfants ? Parce que c’est l’existence de la punition et la crainte qu’elle inspire qui est éducatif, pas l’application de cette punition. Punir est donc l’aveu d’un échec, celui de ne pas avoir su convaincre celui qui est puni qu’il n’aurait pas du commettre l’acte répréhensible. Mais il faut pourtant appliquer cette punition, comme on applique un pansement sur la plaie d’un enfant qui s’est blessé, tout en regrettant de ne pas avoir su lui enseigner suffisamment la prudence. L’idéal est donc que l’occurrence possible de la punition soit suffisante pour être dissuasive et qu’elle ne soit jamais appliquée. Bien entendu, la punition, tout comme la récompense, ne sauraient être les seules méthodes éducatives ; ce serait du dressage et non de l’éducation. Au contraire, elles ne sont que marginales dans le processus éducatif, majoritairement appuyé sur d’autres ressorts plus puissants : intelligence, affection, dialogue,…

Pour en revenir à nos ados, il y a donc eu erreur éducative puisqu’on n’a pas su leur apprendre qu’il ne faut pas faire ce qu’ils ont fait. La perception de la punition qui serait appliquée à cette action aurait sans doute été dissuasive, mais pas forcément suffisante pour l’empêcher. Mais ce serait une autre erreur de ne pas appliquer une punition sous prétexte que l’on n’a pas su intervenir avant. L’échec du préventif ne dispense pas d’appliquer un traitement curatif, comme dans la maladie. Qui est responsable de cet échec ? A des degrés divers, tous ceux qui ont eu un rôle éducatif auprès de ces jeunes, y compris la société elle-même. Chacun le jugera en son âme et conscience, et appliquera la sanction qu’il juge adaptée.

Il n’y a pas de honte à punir, mais un regret, voire un remord, de n’avoir pas su faire autrement.

Après les attentats de novembre 2015

 

Après les terribles attentats qui ont frappé la France et en particulier la ville de Paris, quel peut être le regard de la psychologie, cette discipline qui étudie l’esprit de l’individu humain ?

Je vais distinguer trois plans, celui de l’émotion, celui de la réflexion et celui de l’action, et trois temps, au sens chronologique du terme.

Le premier temps est celui du deuil et du recueillement, ainsi que de la compassion envers les victimes. En exprimant que l’on est affecté par la mort, la blessure ou le traumatisme de personnes que l’on ne connait pas, on marque son appartenance à un même groupe humain, celui d’une nation. La violence du choc est telle qu’elle nous affecte en tant que membre de la communauté nationale, et justifie un moment explicite de deuil, prononcé par celui qui représente la nation dans ces circonstances. Le temps de deuil est ce qui permet à tout le groupe social – la nation française – d’exprimer que l’assassinat de certains de ses membres ne la laisse pas indifférente et, au contraire, le touche profondément.

Le deuxième temps, qui peut coïncider avec le premier, est la peur. Chacun se dit « ces personnes assassinées, ce pourrait être moi, ou un de mes proches ». Cette peur est engendrée par l’identification, et c’est pour cela qu’elle sera d’autant plus grande que l’on est proche, d’une manière ou d’une autre, des victimes. Cette peur est bien sûr légitime, elle ne se confond pas avec la compassion pour les victimes, même si elle peut se superposer. La peur engendre la nécessité d’agir, pour que cela ne se reproduise pas. Mais, si elle n’est pas encadrée, elle peut déboucher sur la panique, et provoquer plus d’effets négatifs que de protection.

Le troisième temps est celui de la colère. Elle s’exprime d’abord à l’égard des auteurs des attentats, les assassins. Ils inspirent l’horreur et on a envers eux un fort sentiment de rejet. On voudrait les punir, ce qui est difficile s’ils sont morts. Cette colère peut même aller jusqu’à l’excès, à dénier à ces assassins le statut d’humain. Hélas, ils sont pourtant bien des humains. La colère va se déplacer sur d’autres, sur les complices des assassins, et l’on va aussi chercher des responsabilités ailleurs, chez ceux qui n’ont pas pu, ou su, empêcher que ces crimes soient commis. On cherchera, contre toute rationalité à désigner des fautifs, dont les fautes ont été commises par omission. Car si la mort de ses semblables est toujours tragique, la tragédie est plus forte si elle a été causée par des humains, et plus forte encore si ces humains l’ont provoquée volontairement. Un accident naturel provoque le même chagrin chez les proches, mais pas la même colère. De cette colère, légitime, découlera le désir de vengeance, et la mise en place d’une action de représailles.

Toutes ces émotions, et d’autres encore que je peux oublier, sont légitimes, elles font partie de notre vie psychique, elles débouchent sur un désir d’action rapide, pour réparer, éviter la reproduction de la tragédie, ou punir les auteurs. Mais le processus allant directement de l’émotion à l’action réactionnelle, correspond à notre nature animale, notre fonctionnement pulsionnel. Or nous sommes des humains, et possédons une faculté extraordinaire qu’aucun autre être vivant ne possède, du moins pas à ce niveau, c’est celle de réfléchir, d’essayer de comprendre et d’agir non pas sous l’emprise de la pulsion, mais sous celle de la réflexion. L’utilisation de cette compétence peut nous permettre de donner des réponses plus adaptées et plus efficaces que l’action immédiate, à ce que nos émotions nous indiquent. Précisons – c’est essentiel – que réfléchir et agir de manière intelligente ne signifie pas nier ses émotions ou les déconsidérer, mais les écouter et utiliser en synergie, leur force pulsionnelle et l’apport de l’intelligence.

Après avoir laissé s’exprimer nos émotions dans l’immédiat, prenons le temps de réfléchir, de mettre en route nos capacités cognitives à tenter de comprendre ce qui arrive, et agir en conséquences. Cela nous sera utile. D’abord pour chacun de nous, cela nous permettra de bien utiliser nos émotions et d’agir pour notre équilibre psychologique. Examinons les émotions que nous avons évoquées plus haut.

Le désarroi provoqué par les odieux crimes devra s’arrêter, un jour ou l’autre. Le deuil aussi, parce que la vie a priorité sur la mort. Pour ceux qui n’ont pas de lien direct avec les victimes, le deuil et le recueillement prendront fin assez rapidement ; le temps de trois jours décrété par le chef de l’état paraît raisonnable. Après ce délai, il n’y a plus de raison, pour ces personnes, de continuer à manifester une tristesse qui serait excessive, et irrespectueuse à l’égard des victimes et de leurs proches. Laissons ces derniers continuer leur travail de deuil, qui sera beaucoup plus long.

La peur aussi peut être apprivoisée. Après le temps normal de l’horreur, il est raisonnable d’évaluer la probabilité qu’a chacun de subir le même sort : elle est, pour la plupart, très faible. Il est donc raisonnable, pour l’individu, de ne pas modifier sensiblement son comportement et ses habitudes. Cela ne vaut pas pour les autorités, qui ont le devoir d’assurer au mieux la protection des citoyens, mais on n’est plus là dans le domaine de la psychologie. En raisonnant sa peur, on évitera qu’elle s’amplifie et ne donne lieu à une phobie, créant alors un véritable problème. Pour y arriver, l’individu aura à contrôler l’influence qu’exerce sur lui le groupe social, et ne pas trop se laisser entrainer dans les manifestations collectives d’entretien de la peur.

La colère, encore plus que les autres émotions, doit être canalisée, encadrée, sinon elle pourrait devenir meurtrière, pour le sujet et pour autrui. Si la nécessité de riposte ne fait pas de doute, elle ne doit pas être pulsionnelle. Après l’assassinat du président Sadi Carnot par un anarchiste italien, le 25 juin 1894, rue de la République à Lyon, des exactions furent commises à l’égard de commerçants italiens qui n’avaient rien à voir avec le meurtre. Chacun va donc devoir raisonner sa colère pour décider comment elle peut devenir bénéfique, et ne pas créer des réponses qui ne feraient qu’empirer le mal. Cette modération de la colère va permettre d’en garder l’énergie et de donner les bonnes réponses, qui ne pourront être que collectives.

La réflexion psychologique a une autre application, fort utile, mais très délicate : tenter de comprendre le fonctionnement psychique des auteurs des attentats, les assassins. Attention ! Précisons-le immédiatement, comprendre ne veut pas dire excuser, ni minimiser la portée de l’acte. Comprendre les mécanismes psychiques qui ont conduit des êtres humains à exécuter ce double acte de suicide et de meurtre, c’est avancer dans la prévention de tels actes, de même que comprendre comment une bactérie ou un virus s’y prend pour infecter un corps, aide à trouver le moyen de l’en empêcher. Pour comprendre, il faudra utiliser la psychologie clinique, dont l’objet est le dysfonctionnement psychique de l’être humain, et aussi la psychologie sociale, qui se penche sur les rapports qu’entretient l’individu avec les différents groupes sociaux dans lesquels il est, ou a été, plongé. On sera donc amené à s’interroger sur l’environnement dans lequel ont vécu ces meurtriers, quelles influences néfastes ils ont subies et pourquoi d’autres influences plus bénéfiques n’ont pas existé ou n’ont pas été assez fortes pour les entrainer vers de meilleurs objectifs. Encore une fois, il ne s’agit pas d’excuser, ni de nier la responsabilité des individus, mais de comprendre les facteurs qui ont pu les conduire à ces actes destructeurs et auto-destructeurs. Ces facteurs-là, on pourra agir dessus lorsqu’on les aura identifiés.

On l’aura compris, j’espère, il n’est pas de mon propos de dire aux acteurs sociaux et politiques ce qu’ils doivent faire ou auraient dû faire. Les décisions politiques reviennent aux dirigeants, élus du peuple, les actions répressives aux policiers, les jugements aux juges et aux cours d’assises, la riposte armée aux militaires. Je voulais simplement dire en quoi le regard distancié de la psychologie pouvait peut-être apporter sa contribution à la réaction la plus saine et efficace qui puisse être.

Bruno Décoret, décembre 2015