A propos de vaccins obligatoires

Le projet de rendre obligatoire 11 vaccins au lieu de trois chez les nouveaux nés remet la lumière sur la question de la vaccination. Comme d’habitude, nous nous garderons de prendre une position partisane pour ou contre, qui est du champ politique, et essayerons de rester sur le plan de la psychologie, et en particulier les rapports toujours compliqués que l’individu entretient avec les groupes auxquels il appartient, et en particulier la société de son temps. D’ailleurs, Serge Moscovici (le père de Pierre) grand spécialiste de la psychologie sociale définit celle-ci comme la discipline étudiant les conflits entre l’individu et la société.

L’Etat, qui représente l’autorité sociale, impose certaines contraintes aux individus. C’est absolument nécessaire et les individus acceptent cette aliénation de leur liberté pour profiter des avantages sociaux. Il s’agit de préserver un équilibre entre les contraintes et les bénéfices, que ce soit au niveau social ou au niveau individuel. Si l’Etat cesse d’imposer ses lois, il risque d’y avoir dégénérescence de l’organisation sociale pouvant conduire à l’explosion, la guerre civile, la régression et autres maux. S’il abuse de son pouvoir de coercition, on tourne à la tyrannie et le résultat n’est pas meilleur. Il n’y a pas de solution optimale et on restera toujours dans le rapport dialectique entre la liberté de l’individu et les nécessités du fonctionnement social.

Chacun a envie d’être en bonne santé mais une question se pose, en lien avec les réflexions précédentes : à qui appartient la santé d’un individu ? Qui est responsable de son maintien ? Quelles privations de liberté les individus sont-ils prêts à accepter pour être en bonne santé et le rester ? Depuis longtemps, les humains ont organisé des systèmes collectifs de soin, faisant donc passer une partie de la responsabilité de la santé à la société. La création de la sécurité sociale et donc de la – relative – gratuité des soins va dans ce sens. Cela sous-entend donc que la santé des individus est sous la responsabilité de la société. En échange, les individus acceptent – bon gré mal gré – de payer une partie de leurs revenus pour alimenter cette santé collective, même s’ils sont eux-mêmes en bonne santé. Le bénéfice général semble incontestable, puisque la possibilité d’être soigné moyennant un coût modeste est bénéfique pour tout le monde. Mais faut-il aller jusqu’au bout et considérer que le soin doit être total et gratuit pour tout le monde ? Cela reviendrait à considérer que la santé de l’individu ne lui appartient pas et qu’il n’y est pour rien si elle se dégrade. L’individu ne serait alors qu’un usufruitier d’une santé dont la responsabilité est du domaine social. Or cela risquerait de conduire à la négligence, au manque de soin que l’on apporte à soi pour être en bonne santé et finalement au résultat inverse de ce qui est souhaité.

Où se situe le juste équilibre ? Socialement, je ne sais pas, c’est du ressort des décideurs politiques. En tant que psychologue, plus centré sur l’individu que sur la société, j’insiste sur la nécessité de garder un domaine assez large de responsabilité de sa propre santé, que ce soit pour la protéger, ou pour lui faire courir des risques. On est libre de faire ce qu’on veut de son corps, d’en prendre soin, d’en prendre trop soin, de l’exposer à des risques, raisonnables ou excessifs. Les sports de haut niveau, la consommation de certains produits, la pratique de certaines activités sexuelles, et autres activités, peuvent faire courir un risque à la santé de la personne. Et alors ! Chacun fait bien ce qu’il veut de sa vie, y compris l’endommager. Par contre, si elles peuvent mettre en danger explicitement la vie ou la santé d’autrui, la société est légitime de les limiter, voire de les interdire.

La question des vaccins s’inscrit dans cette dialectique. Un vaccin est l’inoculation d’une maladie à dose non dangereuse – théoriquement – afin d’informer le système immunitaire pour qu’il puisse se défendre efficacement lorsqu’il rencontrera la maladie en dose plus grave. Il s’agit donc d’un procédé de prévention, visant à éviter à l’individu de contracter la maladie plus gravement, d’en subir des souffrances, des séquelles, voir la mort. C’est donc à lui, l’individu, de décider s’il doit ou non subir cette agression dans le but d’améliorer sa santé future. Il prend la décision à partir de plusieurs facteurs : la dangerosité de la maladie et les conséquences qu’elle implique – les possibilités de la soigner – la probabilité de la contracter – l’efficacité du vaccin. En effet, si le principe scientifique qui sous-tend la vaccination n’est plus à démontrer, l’efficacité pratique des divers vaccins est variable. La grippe est une maladie très fréquente mais aux conséquences bénignes chez les sujets jeunes, et la portée d’efficacité du vaccin faible. Il n’est donc pas utile de se vacciner sauf si l’on commence à prendre de l’âge. La fièvre jaune est extrêmement dangereuse et son vaccin d’une redoutable efficacité ; c’est pourquoi les pays tropicaux exigent que l’on soit vacciné si on vient chez eux. Par contre, le vaccin n’est pas nécessaire si l’on reste en France. De même les maladies sexuellement transmissibles peuvent être très dangereuses, voire mortelles, mais les personnes ayant fait vœux de chasteté, ou d’exclusivité sexuelle avec un seul partenaire qui fait de même, ne risquent rien ; leur vaccination est donc inutile.

On pourrait multiplier les exemples afin de montrer que le problème n’est pas réduit à une simple équation vaccin = sécurité sanitaire, et a contrario refus du vaccin = irresponsabilité. Il faut moduler en fonction des personnes, de leur âge, de leur sexe, leur lieu d’habitation, leurs mœurs, leurs opinions. On pourrait donc conclure que la décision de se faire vacciner revient entièrement à l’individu, en vertu du principe « mon corps m’appartient » et que le praticien qui vaccine devra s’assurer du consentement éclairé de la personne, comme pour tout acte médical.

Cette position est fausse car elle ne tient pas compte du phénomène de contagion, connu depuis toujours, et mis en lumière par les scientifiques, et en particulier Pasteur. Le fait d’être malade de certaines maladies crée pour ceux qui vous entourent un danger de la contracter ; pour les agents infectieux, un organisme malade est l’occasion de se développer et de pouvoir aller prospérer sur un autre organisme. La société est donc légitime de vouloir protéger ses ressortissants et donc d’imposer des contraintes au malade réel ou potentiel : mise en quarantaine, obligation de soin, obligation de vaccin, refus d’accès à certains lieux - l’école par exemple – aux personnes non vaccinées. Le corps du malade étant le lieu où se développent des agents infectieux pouvant nuire à autrui, il ne lui « appartient » plus complètement. La santé, concernant les maladies contagieuses, n’est pas qu’un phénomène individuel, mais aussi un phénomène collectif. On retrouve donc la dialectique énoncée plus haut, nécessitant une négociation entre individus et corps social, pour optimiser deux principes pouvant être en contradiction : le droit de chaque individu à disposer de son corps comme il l’entend ; la nécessité du corps social de protéger les individus (les mêmes que précédemment mais pris ensemble) contre les nuisances venant de leurs semblables.

Pour résoudre ce conflit, il faut d’abord admettre qu’il n’a pas de solution intrinsèquement optimale. La posture individualiste refusant tout vaccin, quitte à accepter de mourir est socialement inacceptable. L’imposition de tout vaccin sans possibilité de refus est un abus de pouvoir psychologiquement inadmissible. Il faut donc trouver des postures nuancées qui ménagent, comme on dit, les chèvres et les choux.

La première piste est de différencier selon les maladies et les vaccins, en utilisant les mêmes critères que mentionnés plus haut pour l’individu : la gravité de la maladie, la probabilité de la contracter selon le type d’individu, l’efficacité du vaccin, les effets négatifs qu’il peut produire, ainsi que son coût (eh oui ! l’argent, ça compte aussi). Lorsqu’un vaccin est très efficace, avec très peu de nuisances et un coût raisonnable, contre une maladie très contagieuse atteignant toute la population avec la même probabilité, il est justifiable de l’imposer. Ceux qui ne sont pas d’accord devront se soumettre, comme ils se soumettent à d’autres lois. Si, au contraire, comme celui contre l’hépatite B, il ne protège que certaines personnes qui s’exposeront volontairement au risque – donc une petite minorité – et présente des risques pour tous, il vaut mieux le laisser libre. Vacciner contre l’hépatite B des enfants dont on ne sait pas à l’avance s’ils courront un jour le risque de la contracter, avec une probabilité significative, est aussi abusif que de vacciner tout le monde contre la fièvre jaune, sachant que seules les personnes allant en Afrique tropicale risquent d’être contaminées.

Une autre piste est de moduler l’obligation. Elle peut être impérative pour tout le monde avec sanction en cas de refus. Elle peut être impérative avec possibilité de s’y soustraire moyennant justification, ou sans justification mais avec engagement sur l’honneur d’accepter les conséquences de ce refus. Et si elle est facultative, elle peut être assortie d’une plus ou moins grande incitation, y compris financière, par exemple en rendant gratuite la vaccination « standard » et faisant payer celles qui sont sur mesure.

Cette double modulation permettra de se rapprocher au mieux de l’optimisation recherchée entre la liberté des individus et les exigences de protections sociales. Dans certains cas la discussion n’a peut-être pas lieu d’être, tellement la réponse est évidente ; mais pour les autres il faudra des discussions, affrontements, argumentations en acceptant de s’écouter et d’arriver à une optimisation non parfaite dans laquelle chacun – le corps social et chaque individu – aura une marge de manœuvre suffisante pour conduire à sa préférence sans écraser celle des partenaires.

Ce qui est dit précédemment concerne plutôt des personnes adultes, qui sont donc décisionnaires pour leur propre personne. Qu’en est-il pour les enfants ? Le problème est légèrement déplacé puisque la décision va être prise par ceux qui en ont la charge et décideront pour ce qu’ils estiment être leur bien. Mais qui sont, au juste, ces personnes qui en ont la charge ? Les parents, bien sûr, mais pas uniquement. Il serait aussi excessif de dire qu’ils décident seuls que de ne pas leur demander leur avis. Où se place le point d’équilibre ? On retrouve une nouvelle fois ce rapport dialectique entre individu et société, dont il faut bien tenir compte et qui n’a pas de solution démontrable. Disons que, dans notre société où les parents assument la plus grande partie de l’éducation de l’enfant, surtout quand il est très jeune, il est logique qu’ils soient aussi les principaux décisionnaires.

On le voit, c’est en acceptant que le problème soit complexe qu’on finit pas s’apercevoir qu’il n’est pas si compliqué que ça.